Chemin tournant

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Un ailleurs sans nom

Cela fait deux mois et de la poussière que la saison sèche a commencé, et s'il a plu courant janvier, de pauvres averses n'ont pas redonné du brillant aux feuilles des arbres et des palmiers de notre quartier, ni vraiment lavé la tôle des toits. L'on marche à certains endroits dans une neige couleur de brique. Ngola, nom local de Yaoundé, se recroqueville. J'ai du mal à ne pas me recroqueviller avec elle. De voir aussi peu de milans noirs m'inquiète. La plupart auraient-ils “choisi” de ne pas revenir cette année chez nous ? Ou se sont-ils attardés en route, trouvant plus de ressources en d'autre lieux ? À Batouri, j'avais l'habitude de noter la date de leur “retour”, qui se perdait ensuite dans une broussaille d'écrits.

Cette question du retour m'a longtemps habité, non “l'éternel retour” auquel je ne crois pas, mais le simple fait de “retourner” quelque part. Les Bakas de l'Est-Cameroun disent d'une personne qui meurt qu'elle retourne à la forêt. Aujourd'hui, c'est plutôt celle de l'ici et de l'ailleurs qui me vient à l'esprit. Il me semble que l'être humain, qu'il soit sédentaire, nomade ou voyageur, oscille entre ces deux termes, comme un métronome sur sa base. Mais ce n'est peut-être qu'une image de mon incertitude. Je rêve d’un ailleurs sans nom (je crois avoir déjà écrit ces mots, mais peut-être est-ce quelqu’un d’autre), sans nom levé sur une vraie carte, les cartes n’étant jamais vraies, d’une Pygmésie qui n’est pas un non-lieu comme l’insula Utopia de Thomas More, ni un mythe comme le royaume du Prêtre Jean, mais un quelque part qui serait plutôt le Pays où l’on n’arrive jamais, jamais vraiment, ce monde où nous voyageons dans la nuit.

Le pays où l'on n'arrive jamais, André Dhôtel, Pierre Horay 1955, Flammarion 2015

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Voyage autour de mon quartier

S’il est vrai, mais les paroles ne perdent-elles pas de leur “vérité” quand nous les transformons en formules, que la vie de notre esprit vaut ce que vaut notre solitude (j’ai oublié qui a dit cela), alors la mienne a moins d’estime que celle d’une pierre. Qu’importe ! D’ailleurs, pourquoi une pierre serait-elle solitaire ? C’est un soleil qui dort, et le cosmos entier peuple peut-être son sommeil. Je m’aperçois que cette infolettre est une manière de (me) sortir la tête de la forêt urbaine. Je voyage et vous rencontre en l’écrivant. Physiquement sédentaire, et de plus assez casanier, je nomadise du Bic ou plutôt, du clavier. Pour cela, je m’efforce surtout d’élargir les limites de ce qui tient lieu pour moi de “pensée”, de la déplacer autant que possible hors de son petit champ, ayant pour avantages il est vrai, de ne point pratiquer l’introspection et d’être presque entièrement dépourvu d’imagination.

Je ne voyage pas comme Xavier de Maistre autour de ma chambre, mais en regardant au dehors par le carré de la fenêtre. La forêt et le grand village en elle où j’ai passé un quart de siècle m’ont appris à vivre sans large horizon visuel, sans cette ligne au lointain derrière laquelle on se projette, où selon Bloy se trouverait ce qui est beau. J’ai appris à trouver l’horizon en ce qui s’offre à ma portée. Aujourd’hui, ce ne sont plus les grands arbres ou sur le devant de la case les citronniers pleins de fourmis rouges, mais la colline d’en face, son chapelet d’immeubles et de maisons, le vert des manguiers qui surnage, le ciel bas où comme Roberto Juarroz dans ses Poésies verticales, miro pasar las nubes, je regarde passer les nuages. Sinon je vais à la grand-route, une fois par semaine, faire mes courses chez l’épicier Idriss, acheter à l’étal quelques pommes de France, puis je rentre bien vite. Certains soirs, je fais une promenade de vieux. Je voyage autour de mon quartier.

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