Au tournant du chemin #2

Un ailleurs sans nom

Cela fait deux mois et de la poussière que la saison sèche a commencé, et s'il a plu courant janvier, de pauvres averses n'ont pas redonné du brillant aux feuilles des arbres et des palmiers de notre quartier, ni vraiment lavé la tôle des toits. L'on marche à certains endroits dans une neige couleur de brique. Ngola, nom local de Yaoundé, se recroqueville. J'ai du mal à ne pas me recroqueviller avec elle. De voir aussi peu de milans noirs m'inquiète. La plupart auraient-ils “choisi” de ne pas revenir cette année chez nous ? Ou se sont-ils attardés en route, trouvant plus de ressources en d'autre lieux ? À Batouri, j'avais l'habitude de noter la date de leur “retour”, qui se perdait ensuite dans une broussaille d'écrits.

Cette question du retour m'a longtemps habité, non “l'éternel retour” auquel je ne crois pas, mais le simple fait de “retourner” quelque part. Les Bakas de l'Est-Cameroun disent d'une personne qui meurt qu'elle retourne à la forêt. Aujourd'hui, c'est plutôt celle de l'ici et de l'ailleurs qui me vient à l'esprit. Il me semble que l'être humain, qu'il soit sédentaire, nomade ou voyageur, oscille entre ces deux termes, comme un métronome sur sa base. Mais ce n'est peut-être qu'une image de mon incertitude. Je rêve d’un ailleurs sans nom (je crois avoir déjà écrit ces mots, mais peut-être est-ce quelqu’un d’autre), sans nom levé sur une vraie carte, les cartes n’étant jamais vraies, d’une Pygmésie qui n’est pas un non-lieu comme l’insula Utopia de Thomas More, ni un mythe comme le royaume du Prêtre Jean, mais un quelque part qui serait plutôt le Pays où l’on n’arrive jamais, jamais vraiment, ce monde où nous voyageons dans la nuit.

Le pays où l'on n'arrive jamais, André Dhôtel, Pierre Horay 1955, Flammarion 2015

#Autournantduchemin

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