Au tournant du chemin #4
Les premières mangues de l’année sont aux étals, il a plu, il pleut, mais l’intérieur reste sec. L’écriture est en rade, vieille barque qui refuse de prendre le cours du fleuve. Il lui faudrait un souffle, qui ne vient pas. Non une idée, que je cherche d’ailleurs en vain. Tant mieux. Rien n’est plus néfaste, à mon sens, à la ‟poésie”, que les idées. Il est plus gênant de n’en pas avoir quand il s’agit, comme ici, d’écrire à quelqu’un. Cette adresse ‟à tout le monde”, est une forme de discours, d’entretien. On attend quelque chose de qui nous parle, or je suis dépourvu à cette heure de la moindre chose à dire, ce qui est paradoxal puisqu’en écrivant cela je dis quand même quelque chose. Je dis malgré tout la chose dont je suis dépourvu, tout au moins j’en donne les contours. Ce faisant, je déclare une pauvreté, parmi d’autres. Nos pauvretés, les nôtres propres ou celles des autres, on ne peut en discerner que les contours ; elles ne seraient pas sinon pauvreté, mais richesse. Il faudrait s’aimer pauvre, démuni, dénué, tel que nous sommes en fait, par choix de refuser d’être plein de ‟paraître”. Aimer cette meilleure part qu’est le ‟peu” de notre pauvreté, contre le tout totalitaire. Se reconnaître pauvre (pauvre de bien des manières), c’est être plus humain et ‟ne pas passer sur le corps des autres”, comme l’écrivait l’ami Pasolini. Je pense à lui souvent, qui préférait ‟de loin celui qui perd à l’anthropologie vulgaire du gagnant”, celle des ‟gens qui comptent, qui occupent le pouvoir, qui s’arrachent le présent”. Il disait : ‟C’est un exercice qui me réussit bien. Et me réconcilie avec mon sacré peu, il mio sacro poco”.
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