Au tournant du chemin #3

L’an passé, au retour de mon séjour en France, j’ai vu par le carré de la fenêtre, sur la ligne d’en face, la crépissure grise de constructions nouvelles. Ainsi, des immeubles sont élevés à grande vitesse dans toute la ville. Beaucoup demeurent inachevés, ouvrant désespérément leurs yeux vides. Il en est qui deviennent célèbres, repaires de brigands ou lieux sans humains que la déchéance du propriétaire et la superstition condamnent à un perpétuel abandon. Sur le chemin qui me conduit à la grand-route, je ne peux m’empêcher de regarder les quatre ou cinq que je croise, essayant parfois d’imaginer leur intérieur inoccupé, la vie qu’ils pourraient abriter, une vie encore marquée par le village, mais qui se distancie chaque jour davantage de lui. Reflets du vieux fantasme babylonien, toujours renaissant, d’atteindre le ciel et de l’attrait qu’exerce le tentaculaire sur la psyché humaine. J’ai entendu exprimée plusieurs fois ici l’opposition entre “villageois” et “civilisés”, c’est-à-dire citadins, comme si ce que l’on nomme civilisation, sans trop savoir ce que c’est, sinon une chimère, un pernicieux concept, ne pouvait se passer de hauteur, d’une verticalité sans mesure.

Avec ces bâtisses, dont un grand nombre se peuplent quand même de locataires, il y a celles de petit standing à deux, trois étages, les maisons basses, le simple rectangle des cases pour les gens moins fortunés et les villas cossues, souvent de couleur blanche, parfois vert moutarde. Celles-ci m’intriguent. De quel imaginaire sort leur esthétique, faite de colonnades, de porches grandiloquents, de terrasses parfois multiples ? Je les nomme de “style néo-américain”. Quelque spécialiste me montrerait sans doute que j’ai tort. Qu’importe. Je n’y vois jamais personne. Dernièrement, un voisin que j’avais déjà sûrement aperçu, ne serait-ce qu’à travers le vitrage de la salle de bain, mais jamais rencontré, m’a cueilli au passage et emmené dans sa voiture jusqu’au carrefour Cogeni. On ne se voit pas, lui ai-je banalement dit. Il me répond que “l’on part au matin, on rentre le soir”. Il en va de même à Tokyo, Buenos Aires, New-Delhi, où chacun s’efforce comme il peut d’aller au bout du jour, puis de la nuit. Ce voisin est vendeur de pièces automobiles, au marché d’Étoudi. Je ne saurai probablement jamais qui est et que fait l’un de ces fantômes qui peuplent mon style néo-américain. Il n’est nul besoin d’océan pour que nous soyons séparés. Un peu de stuc suffit.

#Autournantduchemin

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