Chemin tournant

Serge Marcel Roche

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Autre lieu où l'on se déporte à l'est de tout, où l'on peut sans craindre bannir le moi, le nous, tribunaux féroces, et dans les rythmiques de ce dehors que l'on écoute, jeter son corps entier.

Je l'entends toujours dire, malgré ma désertion, et parler sans reproche, de cette voix si claire que sur son texte je me retourne encore. Mais j'ai trop écrit d'elle, qui n'est plus que le vide en moi, de moi, l'espace de sa parole à taire.

Nombre d’occurrences : 15

#VoyageauLexique

Dans ce deuxième Voyage au Lexique, je continue d’explorer, en me gardant de les exploiter, les mots de Ma vie au village (in Journal de la brousse endormie) dont le nombre d’occurrences est significatif.

Près de quoi l'on se trouve sans cesse, qui pour n'être pas funèbre commence par un baiser, rapprochement d'embouchures lointaines. Mais les chairs s'écartent, encerclent toute distance et t'exilent aussitôt ; le mot louvoie par vent contraire.

Nous naviguons, les yeux mi-clos, vers une frontière, sachant qu'on ne l'atteindra pas, épiant entre les arbres à chaque tournant la mer, ainsi que sans la voir souvent font des enfants heureux. Rentrés à la ville au soir, celle où se noient tant de garçons, attendons l'heure en qui chaque partie de soi se renverse et rêve de toucher dans l'obscur l'impénétrable rive du corps d'autrui qui lui fait face.

Nombre d’occurrences : 15

#VoyageauLexique

Dans ce deuxième Voyage au Lexique, je continue d’explorer, en me gardant de les exploiter, les mots de Ma vie au village (in Journal de la brousse endormie) dont le nombre d’occurrences est significatif.

Ce qui n'est pas à portée de soi mais en qui l'on tombe, ou plutôt chute en son idée, sans avoir eu le temps de compter les morts. Quelle épouvantable invention d'avoir de tout fait des moitiés qui dérivent à deux cent kilomètres par seconde. Si pour connaitre nous devions être séparés, ce ne fut pas de cette manière, affublant dieu d'un vice et de brutalité, en l'embringuant dans nos histoires, l'un d'un côté, nous de l'autre assis au prétoire des morales.

Ce dont je parle ici c'est du ventre divin, de ses organes tournoyant, des ailes de son esprit qui nous meuvent autant que nous voguons de nous-même sous le vent ou l'effet du vin, de la chose infinie, tramée de vide et d'atomes, qui s'épanche en lui, et du menu soi de chacun vacillant sur un bout de terre, des entrailles cosmiques où le plus petit grain ne se perd au cœur d'une énorme pensée. Mais aussi l'envers maléfique de ce sublime chaos dans les têtes humaines, leur hideuse volonté de se subordonner, de ne jouir, jeu minable et tragique, qu'au bord des peines qu'elles fabriquent.

Nombre d’occurrences : 15

#VoyageauLexique

Dans ce deuxième Voyage au Lexique, je continue d’explorer, en me gardant de les exploiter, les mots de Ma vie au village (in Journal de la brousse endormie) dont le nombre d’occurrences est significatif.

État antérieur à la cicatrice, marque parfaite du coup, le mot résorbe la chair que des ogres scient, et loin de ce ravage on en caresse avec plaisir les veines, on se repose ou copule sur ses lambeaux. Mais voilà que la déchirure devient l'antre où j'ai dormi durant cent cinquante-six mille nuits peut-être, aux côtés d'un grillon stéréophonique et du vent qui courbait la pointe des sagaies, gite où l'écorcée me couvrait, vivante. Même encore, tandis que j'ensue le drap, elle me sombre sans plainte dans sa musique.

Nombre d’occurrences : 16

#VoyageauLexique

Dans ce deuxième Voyage au Lexique, je continue d’explorer, en me gardant de les exploiter, les mots de Ma vie au village (in Journal de la brousse endormie) dont le nombre d’occurrences est significatif.

Où, meurtrier, l'on se cache afin d'errer tout à son aise, l'innocent filant au désert vivre dans l'immobilité. Rongeant son multicorps, on la marche, la tourne en travers, on lui rogne les côtés. Mais contre nous d'autres la pensent autrement que par les abords ; toujours quelqu'un t'y met au ban. On fuit son ventre cannibale et ses yeux trop nombreux, allant seulement de temps en temps relever le piège de sa toile, au bois, dans les boutiques, passer l'heure à faire chou blanc et suçoter sans joie des liquides amers.

Elle oblique le rectiligne, le courbe, le plie, le froisse, en fait une boule de papier vert, avec du gris béton/bitume et des rougeurs de poussière ; on habite ses tremblements, l'encre séchée de ses ployures, le bruit de grésil que ça fait au fond des poubelles. Plus que les bâtisses qui surnagent, flottent au gré des collines – domaine à la lettre humain – elle fabrique puis chiffonne ses rues, même où l'ordre se pare d'un semblant de droiture.

Bien que sa peau grouille d'engins, on l'estime de jour, de nuit on la tâtonne, avec l'ombre du corps, cherchant son inconnue. Elle, rabattant tout dans ses couloirs, tire sa flèche sur nos rêves.

Nombre d’occurrences : 16 au pluriel, 6 au singulier

#VoyageauLexique

Dans ce deuxième Voyage au Lexique, je continue d’explorer, en me gardant de les exploiter, les mots de Ma vie au village (in Journal de la brousse endormie) dont le nombre d’occurrences est significatif.

Voyage autour de mon quartier

S’il est vrai, mais les paroles ne perdent-elles pas de leur “vérité” quand nous les transformons en formules, que la vie de notre esprit vaut ce que vaut notre solitude (j’ai oublié qui a dit cela), alors la mienne a moins d’estime que celle d’une pierre. Qu’importe ! D’ailleurs, pourquoi une pierre serait-elle solitaire ? C’est un soleil qui dort, et le cosmos entier peuple peut-être son sommeil. Je m’aperçois que cette infolettre est une manière de (me) sortir la tête de la forêt urbaine. Je voyage et vous rencontre en l’écrivant. Physiquement sédentaire, et de plus assez casanier, je nomadise du Bic ou plutôt, du clavier. Pour cela, je m’efforce surtout d’élargir les limites de ce qui tient lieu pour moi de “pensée”, de la déplacer autant que possible hors de son petit champ, ayant pour avantages il est vrai, de ne point pratiquer l’introspection et d’être presque entièrement dépourvu d’imagination.

Je ne voyage pas comme Xavier de Maistre autour de ma chambre, mais en regardant au dehors par le carré de la fenêtre. La forêt et le grand village en elle où j’ai passé un quart de siècle m’ont appris à vivre sans large horizon visuel, sans cette ligne au lointain derrière laquelle on se projette, où selon Bloy se trouverait ce qui est beau. J’ai appris à trouver l’horizon en ce qui s’offre à ma portée. Aujourd’hui, ce ne sont plus les grands arbres ou sur le devant de la case les citronniers pleins de fourmis rouges, mais la colline d’en face, son chapelet d’immeubles et de maisons, le vert des manguiers qui surnage, le ciel bas où comme Roberto Juarroz dans ses Poésies verticales, miro pasar las nubes, je regarde passer les nuages. Sinon je vais à la grand-route, une fois par semaine, faire mes courses chez l’épicier Idriss, acheter à l’étal quelques pommes de France, puis je rentre bien vite. Certains soirs, je fais une promenade de vieux. Je voyage autour de mon quartier.

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Préambule

Je repars au Lexique pour un nouveau voyage. Le premier fut entrepris en 2018 après l'écriture de Ma vie au village. Les mots étant un monde habité, où se forment en quelque sorte des rapports identiques à ceux qui lient et délient entre eux les êtres et les choses dans l'univers, allant aussi plus loin, plus avant que nous, j'explore à ma manière, en me gardant de les exploiter, ceux dont le nombre d'occurrences dans cet écrit, publié en 2023 par les éditions La rumeur libre, est significatif. Cet itinéraire pourra peut-être éveiller chez quelques lectrices et lecteurs le désir de trouver leur propre antidote contre la droitisation et la mortifère sédentarité du vocabulaire que l'on voudrait nous imposer. Les mots qui le composent font partie du langage ordinaire, celui qui forme l'expression de la plupart de nos pensées. Laissons-les nous conduire ailleurs que là où nous irions sans eux.

Paysage

L'inventé qu'on impose à ton œil au regard crevé, globe blanc de méchanceté ou d'idiote tendresse pour ce que tu crois voir, parfois noirci d'un fond de colère. Qui dit que c'est moche ici, plus qu'ailleurs et dans les enfers, sinon l'idée qu'on se fait de lui ? Tu rétines des diapos dans un cadre bâtard. Moi-même l'ai cherché comme lumineuse idole, quand de toute part rien n'est beau. On fait ce qu'on peut d'une image dans sa tête.

La reine Pygas, de Pygmésie, terre trompeusement intérieure, car faite d'air et d'eau, n'était sur mes pages ni décor ni tableau, non plus que de l'invisible tant je hais ce mot, mais l'orange mouvement des choses qui s'avisent, se parlent, sans que nous le sachions ; elle est encore de lui surtout la métamorphose jusqu'à le disparaitre au sein du corps-esprit, le fondre désenchainé dans la vierge immanence. Reste son son doux à l'oreille malgré la fausseté de son nom.

Nombre d’occurrences : 16

#VoyageauLexique

Bois rouge, improvisation du chant pour instruments de la forêt, composée en 2010, ode rythmique au ciel, aux arbres, rivières et oiseaux de l’Est-Cameroun où j’ai longtemps vécu, Génésie et Lignages, écrits entre 2012 et 2014, poèmes à partir et pour partir de l’enfance, qui déclinent le cours du fleuve, de la ville natale, d’une campagne aimée et de l’influence des « choses », forment un triptyque où tout commence par les marimbas de la nuit.

Strophes chamaniques, strophes mystiques parfois, où « Les couleurs de tambour » enjoignent à la synesthésie totale, à la faveur des phrases du poète. « Il fait froid quand nous ne sommes pas / Enroulés dans le pagne des mots » ? Alors voici qu’il nous offre « La parole / En longue plume blanche ». Elle vibre de sons hypnotiques dans les manguiers, convoque « la douceur de l’antilope / Et l’ironie de l’éléphant » ; le mortier et le pilon claquent dans cette nuit que les marimbas éclairent de leurs tintements. « La forêt c’est de la musique » : voilà le credo de l’auteur pour cette évocation sensorielle prenante, qui nous plonge dans une atmosphère africaine à la fois bien réelle et fantasmée. Et dans notre chair, à la lecture, « les corps se mêlent / Étrangement à sa musique ».

Florent Toniello, sur le site D’Ailleurs, Chronique des recueils, 25.08.2025

Disponible en librairie et sur le site de l’éditeur

Éditeur La rumeur libre Collection Plupart du temps Date de parution 06/2025 ISBN/code barre 978-2-35577-398-3 Format (mm) 141 x 192 Reliure couverture avec rabats Nombre de pages 96

Journal de la brousse endormie, paru chez La rumeur libre en juillet 2023, regroupe trois ensembles composés à des époques différentes :

Ma vie au village, 2014-2018 Journal de la brousse endormie, 2006-2009 Conversation, 2010

À son propos, Emmanuel Godo, dans sa chronique au journal La Croix du 20 septembre 2023, écrit : … il suffit d’ouvrir le livre pour être happé par une oreille, un regard, une traversée de la langue d’une force inouïe. Pas de pittoresque ici, pas de folklore pour « vieux albos-civilisés », aucune trace de « l’histoire défigurante » de cette Afrique préfabriquée pour les cabinets de curiosités… D’entrée nous sommes plongés dans le tissu dense d’un corps, d’un esprit, d’un espace où les frontières vacillent. Nous sommes entrainés dans un monde où nos catégories de pensées ne fonctionnent plus.

Éditions La rumeur libre Collection La Bibliothèque Dessin de couverture : Michel X Côté ISBN/code barre 978-2-35577-258-0 Format (mm) 141 x 192  Reliure Broché couverture avec rabats  Nombre de pages 178 / 18,00 €

En librairie ou sur le site de l’éditeur : La rumeur libre

On voudrait moudre en soi la sonorité des voix sur la route, le geste de casser du bois, faire que se taisissent tous les béguètements intérieurs, le cacabage des idées, ce mélange dehors dans qui peinture le plafond, être au seul chant de la nuit son métronome hibou, et qu’il nous pousse un abyssin du cœur avec ses fleurs et ses cerises, on voudrait se tenir debout dans l’embrasure du rien jusqu’à l’heure du déclin où soupendues les choses paraissent sans distance, au plus proche du moi, tant que ce qui sépare de la beauté du monde s’abolirait soudain, qu’on serait une couleur posée juste à sa place, un accord, mais il y a toujours un cri, une quelconque peine, les ratés d’un moteur qui remettent à demain ou cent mille ans plus tard, être du paysage le détail d’un je, stigmate rouge et dressé, ombelliforme éclat d’immortel étranger, pissat de singe ou flamme de la forêt. (page 64)